96. LE COURS D’HÉRA
La voix provient d’une femme géante que je n’avais pas remarquée. Elle est de dos, occupée à tronçonner des poireaux. Elle se retourne.
Sa longue chevelure rousse ondulée est tenue par un fil d’argent. Elle a une poitrine opulente et des fossettes sur les joues. Sa peau est blanche comme de l’ivoire.
— Mon nom est Héra, annonce-t-elle. Je suis la déesse mère.
Elle m’invite à m’asseoir et me sourit de ce sourire qu’on prodigue aux enfants qui rentrent de l’école.
— Aimes-tu, Michael ?
Je ne sais pas de quoi elle parle. Dans mon esprit les deux visages de Mata Hari et d’Aphrodite se superposent pour former une seule personne, femme fatale comme Aphrodite et généreuse comme Mata Hari.
— Oui, je crois, dis-je.
Héra me regarde, peu convaincue par ma réponse.
— Croire aimer c’est déjà bien. Mais aimes-tu vraiment de toute ton âme, de tout ton cœur et de toute ton intelligence ?
La question est déroutante…
— Il me semble.
— L’aimes-tu à cette seconde ?
— Oui…
— C’est bien. Il faut lui faire confiance, il faut t’investir en elle. Construire un foyer.
Héra change de physionomie. Elle s’empare d’un potiron et d’un grand couteau et entreprend de le découper en tranches égales.
— Je vous ai vus, toi et Mata Hari. Il faut maintenant que vous réclamiez une villa plus grande, pour deux. Les couples officiels y ont droit.
Elle se dirige vers une étagère, attrape une pile d’assiettes creuses et en dépose une devant moi. Elle y ajoute une cuillère, une fourchette, un verre et un couteau.
J’ai faim.
— Une utopie intéressante peut être tout simplement de commencer à s’entendre à deux… dans un couple. Ce n’est déjà pas si facile.
Elle s’approche de moi et me touche le visage.
— Sais-tu ce qui est « mieux que Dieu ? Et pire que le diable » ?
Cela faisait longtemps. Venant de sa bouche, la question m’inspire une autre réponse.
— Le couple ?
— Non, répond-elle. Trop facile.
Elle retourne à sa préparation et entreprend d’éplucher des carottes, sans plus s’occuper de moi.
— Vous êtes la femme de Zeus…, n’est-ce pas ? Sa femme et sa sœur…, dis-je, me souvenant vaguement de ce que j’ai lu dans l’Encyclopédie.
Elle se concentre sur ses carottes.
— Quand j’étais petite, je n’aimais pas la soupe de légumes, et maintenant je trouve que c’est un plat « rassurant », familial…
— Pourquoi vivez-vous seule ici ?
— Cette chaumière est mon lieu de repos. Vous savez, un couple c’est un peu un système d’aimants qui s’attirent et se repoussent.
Elle a un petit rire désabusé.
— Je crois que tu aimes bien les formules. Un adage typique de Terre 1 énonce : « Le couple c’est : trois mois on s’aime, trois ans on se dispute, trente ans on se supporte. » Moi je pourrais ajouter : trois cents ans on se dispute encore plus fort et trois mille ans on finit par se résigner vraiment.
— Vous êtes en couple avec Zeus depuis trois mille ans ?
— À ce stade le couple est supportable si on fait « lit séparé », « chambre séparée » et pour nous « maison séparée » et même « territoire séparé ».
Elle paraît résignée.
— De toute façon, qui pourrait supporter de vivre avec un bonhomme qui se prend pour le maître de l’univers ?
Elle change de sujet.
— Maintenant, il m’a promis de ne plus partir coucher avec des mortelles… Si ce n’est pas incroyable d’être à ce niveau de conscience et de s’abaisser à courir les jeunes filles comme… un mortel adolescent boutonneux ! Vous avez une expression sur Terre 1, le « démon de midi », quand un homme de cinquante ans, le milieu de sa vie, se sent tout d’un coup l’envie de frayer avec des jeunesses qui pourraient être ses filles. Eh bien lui, il a le « démon de minuit ». À 3 000 ans il en est encore à vouloir plaire aux gamines de 17 ans…
Héra frotte avec rudesse ses carottes, comme si elle voulait les écorcher.
— La cuisine. La soupe… La chaleur du foyer, c’est ce qui réunit les éléments séparés. Quand il sentira l’odeur de la soupe, il pensera à moi. Il adorait ça. Le potiron et la carotte, ça sent tellement bon. Je communique avec mon mâle par les odeurs… Comme les insectes avec leurs phéromones…
Elle prend un petit sac rempli de feuilles de laurier et de clous de girofle, les sort et les pose de côté.
— La réussite du couple… Je crois que ton ami Edmond Wells l’a résumée en une formule : 1 + 1=3. La somme des talents dépasse leur simple addition.
Elle me regarde gentiment.
— Tous les deux, toi et moi, ici et maintenant, nous sommes déjà un couple. Et ce que nous nous dirons ou ne nous dirons pas, ce que nous ferons ou pas produira un élément qui ne sera ni l’un ni l’autre. Une interférence.
Elle lave ses carottes dans une bassine d’eau froide.
— Pourquoi es-tu monté ?
— Je veux savoir. Après les mortels, les anges, les élèves dieux, les Maîtres dieux, qu’y a-t-il au-dessus ?
— Tout d’abord, il te faut comprendre la force du chiffre 3. Il y a trois lunes chez nous. Ça aide, de le savoir.
Elle choisit des oignons dans un panier, et commence à les découper en petits morceaux.
— Les hommes, vous pensez toujours en système binaire. Le bien contre le mal. Le noir contre le blanc. Mais le monde n’est pas 2, il est 3.
Elle s’essuie les mains à son tablier, éponge une larme arrachée par l’oignon.
— C’est toujours la même histoire, dit-elle en reniflant. La grande histoire. La seule histoire. Celle du « Avec toi », « Contre toi », et « Sans toi ».
Elle ouvre grands les yeux.
— Déjà, dans la création de l’univers, on retrouve cette idée. Au début, il y avait une soupe de particules mélangées et désorganisées. Tout le monde vivait dans le « Sans toi ». Et puis certains se sont touchés et détruits, ce qui a donné le « Contre toi ». Et d’autres par réaction se sont regroupés pour former les atomes. C’était la force du « Avec toi ». Et tout ça a chauffé avec le big-bang.
Elle se penche sur le feu, prend un soufflet et attise les braises qui de rouges virent au jaune.
— De la matière peut surgir la Vie. Tout d’abord le végétal. ADN.
Elle prend des herbes et je reconnais, aux effluves, de la sauge, de la sarriette, du romarin, du thym. Puis elle jette d’un coup dans son chaudron tous les légumes, potiron, oignons hachés, poireaux, carottes.
— L’animal, ADN.
Elle casse un œuf et dispose le jaune sur la surface de la soupe. Le jaune flotte un moment puis sombre comme un iceberg fondu.
— Et puis l’homme, ADN.
Elle ajoute du poivre.
— Et puis les dieux, ici en Aeden. ADN.
Elle jette des petits croûtons dans la soupe. Puis elle va chercher et apporte un livre qui doit bien faire un mètre de haut sur soixante centimètres de large. Sur la couverture est inscrit TERRE 18.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Un album de « photos de famille ». Pour ne pas oublier les visages aimés du passé.
J’ai faim, mais je la laisse poursuivre sa leçon.
Elle ouvre le livre et apparaissent des photographies des premiers hommes des cavernes. Il me semble reconnaître les hommes-tortues de Béatrice. Celle qui avait jadis été la première à pousser ses mortels à s’abriter dans une grotte.
— L’homme, le couple, la famille, puis le village, la cité, le royaume, la nation, l’empire. Chaque fois, ce ne sont que des agrégats des trois énergies.
Elle tourne les pages et je revois les hommes-rats livrant leurs premières guerres et découvrant le principe de terreur comme lien social. Sur les images ils se battent. Les hommes-fourmis d’Edmond Wells sont figés dans leurs gestes quotidiens. Les femmes-guêpes, fières amazones, les hommes-scarabées, les hommes-lions : tous défilent dans les pages de ce livre.
Héra abandonne un instant le grand ouvrage et, avec une longue cuillère de bois, commence à touiller dans la marmite le mélange qui prend une couleur orange clair. Une odeur douceâtre se répand dans la maison.
Je poursuis ma lecture. Je retrouve mon peuple sur le bateau de la dernière chance, fuyant de justesse l’attaque des hommes-rats. Je retrouve mon île de la Tranquillité, je retrouve mes universités chez les hommes-scarabées, des images de mon alliance avec les hommes-baleines. Je retrouve mon général, le Libérateur, franchissant les montagnes avec ses éléphants et épargnant les hommes-aigles. Et mon Éduqué, prêchant devant des foules de plus en plus nombreuses et terminant empalé.
— Je suis tes aventures et celles de ton peuple. Nous les dieux, nous palpitons tous à l’observation des civilisations des élèves. Je ne te cache pas que tu ne fais pas l’unanimité parmi nous. Quelques Maîtres dieux sont avec toi, beaucoup contre toi, mais… (Elle sourit.) En tout cas tu n’indiffères personne. En fait nous te trouvons tous très… (Elle cherche un mot puis ne trouvant rien de mieux :) Amusant.
Voilà bien ma chance. Je me retrouve être un dieu amusant.
— Notre principal problème ici c’est précisément cela : nous distraire. Comme disait un de vos philosophes du XXIe siècle, un certain Woody Allen : « L’immortalité c’est long, surtout vers la fin. »
Elle relève une mèche rousse qui lui tombait sur les lèvres.
— Les premiers siècles, on est encore dans l’élan de notre ancienne vie humaine. On profite du temps pour lire, écouter de la musique, jouer, s’aimer. Et puis tout est tellement convenu, répétitif. Au bout d’un moment, à peine une page de livre tournée, on se doute de la fin. À peine un accord posé, on peut chanter le morceau tout entier. À peine un baiser donné, on connaît déjà la scène de la séparation. Il n’y a plus de surprise. Tout n’est que répétition.
Je l’écoute, mais mes yeux n’arrivent pas à quitter l’image de mon Éduqué empalé. Et juste à côté, la photo d’un homme qui efface le symbole du poisson, probablement pour le remplacer par celui d’un homme empalé.
Héra ferme d’un coup le livre de TERRE 18.
— N’as-tu jamais éprouvé une sensation de « déjà-vu » ? Par rapport à l’histoire de ta terre, Terre 1, par exemple.
Elle se lève et va chercher un autre livre, immense, en tout point similaire au précédent, si ce n’est qu’il semble beaucoup plus patiné, intitulé, en belles lettres enluminées : TERRE I. Elle feuillette les premières pages puis ouvre sur une série de photos montrant des maisons aux couleurs bariolées. Des femmes aux coiffures compliquées et aux seins exhibés. Il me semble reconnaître les Crétois avant qu’ils soient envahis par les Grecs.
Elle revient à sa soupe, trempe la grande cuillère puis goûte. Voyant qu’elle me fait envie, elle me tend une louche pleine.
— Pas trop salé ? demande-t-elle.
Le goût est extraordinaire. Peut-être parce que je suis affamé, je trouve à cette soupe la succulence d’une liqueur de légumes et d’aromates. Une première saveur de base, le potiron, laisse ensuite la place à un arrière-goût de poireau et d’oignon. Un vrai festival pour les papilles qui s’achève sur des effluves de thym, de laurier, de sauge et de poivre. Mes narines se gorgent.
— Sublime.
Je tends mon assiette.
— Plus tard, elle a encore besoin de mijoter un peu.
Elle revient vers le livre de Terre 1.
— Chez vous, sur Terre 1, il y avait déjà la force D. Ses serviteurs avancent, tuent, pillent, violent, convertissent de force. Ils dominent. La force A avait aussi ses défenseurs. Ils explorent, construisent des ports, des comptoirs, des routes de caravanes, de commerce. Ils associent.
— Et la force N ?
— Ce sont les « sans-opinion ». Ils veulent juste être tranquilles. Ils redoutent la violence, ils aimeraient la connaissance, mais la peur de la violence est plus forte. Alors le plus souvent ils préfèrent se soumettre à ceux de la force D. Logique.
Elle me montre la photo d’un temple grec.
— Pourtant tous ont eu leur chance. Tu as bien choisi ton animal-totem. Savais-tu que la Pythie du temple de Delphes s’exprimait en lançant des petits cris perçants pour imiter les dauphins ? Eh bien à l’origine c’était un vrai dauphin en bassin.
Comme chez mes Delphiniens.
Héra tourne les pages en arrière.
— Même l’œil d’Horus est la représentation d’un profil de dauphin, l’œil humain ayant déjà cette forme. Le dauphin a aussi été le symbole des premiers chrétiens, ensuite ramené au symbole du poisson. Mais bien avant, le dauphin a été le symbole des premiers Hébreux. La pulsion dauphin a été la lutte contre l’esclavage, et elle s’est poursuivie jusqu’à l’époque moderne par un mouvement incarnant l’émancipation de l’homme par rapport aux dictatures.
Dauphin, Delphinus, Delphes… Bon sang, l’apogée du mouvement anti-dauphin a été A-Dolph. Adolf Hitler, l’Anti-Dauphin.
Elle me montre une image dans l’album où l’on voit un camp de concentration et des êtres décharnés qui fixent l’objectif à travers des barbelés.
Héra déclame par cœur :
— C’était durant la Seconde Guerre mondiale. Un pasteur protestant a dit :
« Quand ils sont venus arrêter les Juifs, je n’étais pas juif, alors je n’ai rien dit.
Quand ils sont venus arrêter les francs-maçons, je n’étais pas franc-maçon, alors je n’ai rien dit.
Quand ils sont venus arrêter les démocrates, je ne faisais pas de politique, alors je n’ai rien dit.
Maintenant ils sont en bas, venus pour m’arrêter moi, et je m’aperçois qu’il est trop tard. »
Elle a un geste de fatigue tout en relevant encore une de ses mèches mouillées de sueur ou de vapeur de soupe.
— Pourquoi ne voient-ils pas venir les problèmes ?
— Parce qu’ils croient ce qu’on leur dit sans réfléchir par eux-mêmes.
— Pas seulement, dit Héra. Cela les arrange aussi de croire ce qu’on leur dit parce qu’ils ont peur. Il ne faut pas négliger la peur. Entre dire merci à quelqu’un qui les a aidés, et obéir à quelqu’un qui les menace physiquement, les gens n’hésitent que rarement. Rappelle-toi, à l’école, ton goûter tu le donnais plus facilement à qui ? À ceux qui t’avaient laissé copier sur eux à un examen ou à ceux qui te menaçaient avec un canif ? Tout le monde veut la tranquillité immédiate.
— Ce n’est donc que ça ?
— Non. Il y a d’autres choses plus étranges, que moi-même je ne peux expliquer. Goebbels, le ministre de la Propagande de Hitler, disait quelque chose comme : « Quand on envahit un pays il y a automatiquement un groupe de résistants, un groupe de collaborateurs et la grande masse des hésitants. Pour que le pays supporte qu’on le pille de toutes ses richesses, il faut convaincre la masse des hésitants de basculer du côté des collaborateurs et de ne pas rejoindre les résistants. Pour cela il y a une technique simple. Il suffit de désigner un bouc émissaire et de dire que tout est sa faute. Ça marche à tous les coups. »
Elle retire la marmite du feu et me sert enfin une belle assiettée de soupe. Je savoure plusieurs cuillerées. Elle me tend du pain et je mords dedans à pleines dents. C’est tiède, c’est salé et sucré en même temps, c’est mou et ça fond sous le palais. Je dévore le pain et elle m’en offre d’autre. Je mange et bois la soupe en même temps.
— Régale-toi. Je veux que tu sois fort pour défendre les valeurs de la force A. Elles sont fragiles, attaquées en permanence chaque fois sous des angles différents. Il faut les défendre. Ton action ici est beaucoup plus importante que tu ne le crois.
À nouveau ce poids du devoir que je déteste. Je crois que je préférerais jeter l’éponge. Après tout, qu’ils se débrouillent sans moi.
— De toute façon je ne peux plus descendre jouer…
Elle poursuit comme si elle n’avait pas entendu ma remarque :
— Tu peux montrer qu’il existe une lignée d’histoire qui ne profite pas qu’aux défenseurs de la Domination.
Avec son ankh utilisé comme télécommande elle allume le téléviseur. Je reconnais les actualités de Terre 1.
Elle a coupé le son mais apparaissent en silence des gens qui ramassent des corps de femmes, d’enfants, d’hommes désarticulés après un attentat-suicide dans un bus. Partout du sang et des lambeaux de chair.
Ailleurs une foule scande des slogans en levant le poing et des haches rougies à la peinture. Les manifestants exhibent le portrait du kamikaze.
— Je me suis longtemps demandé pourquoi les humains se comportaient ainsi. Pourquoi ils créaient la beauté, les peintures, les films, les musiques, et puis infligeaient à leurs enfants des lavages de cerveau pour être sûrs de leur donner envie de se tuer en générant un maximum de morts. Pourquoi ensuite les nations trouvaient tant d’excuses à ce phénomène. Quand elles ne reprochaient pas aux victimes d’être responsables des actes de leurs bourreaux.
Je continue de regarder la télévision où l’on diffuse à présent des extraits d’un débat à l’ONU.
— Je n’ai pas de réponse, dis-je. Si ce n’est la peur dont vous parliez tout à l’heure.
— La peur de la mort ? Non, les âmes savent qu’elles seront réincarnées. Elles ne craignent donc pas la mort. C’est plus compliqué. Cherche.
— Je ne vois pas.
— J’ai longtemps réfléchi et il me semble avoir un début d’explication. Elles ont peur de ne pas accomplir leur mission. Alors elles empêchent les autres de réaliser la leur. Ainsi elles ont l’impression d’être moins seules à échouer.
Je n’avais jamais pensé à cela.
— Ils sont en train de tout gâcher. Les humains de Terre 1 vivent actuellement une époque charnière. Au lieu des « trois pas en avant », ils risquent de faire trois pas en arrière. Ils ont déjà commencé à s’arrêter, ils vont bientôt reculer. Nos détecteurs de conscience sont formels, le niveau général de l’humanité a cessé de monter, il s’est stabilisé et, en de nombreux points de la planète, il redescend. Les humains retournent à la barbarie, au règne des petits chefs, au renoncement aux valeurs de respect de la vie, de solidarité, d’ouverture. Dans l’ombre, commencent à apparaître des petits tyrans. Ils ont de nouvelles apparences. Ils jouent sur les paradoxes. Ils sont racistes au nom de l’antiracisme, violents au nom de l’idée de paix universelle, ils tuent au nom de l’amour de Dieu. Ils sont simples, unis et solidaires, et en face les forces de la liberté sont complexes, divisées et fragiles. Ils peuvent gagner. Alors la barbarie sera le futur de l’humanité. Comme tu l’as vu sur Terre 17. Tout peut si facilement pourrir.
Je revois les images de Terre 17 en 2222. Un monde à la Mad Max où chacun se bat pour sa survie dans des territoires tenus par des chefs de hordes. Plus de justice, plus de police, plus de science, plus d’agriculture, juste la violence entre hordes d’humains se comportant comme des animaux en survie précaire.
— Pourquoi n’intervenez-vous pas ? Si vous pouvez voir tous les humains avec votre ankh, c’est que vous pouvez les influencer comme moi-même j’influence mes clients.
— Tu te rappelles la blague de ton ami Freddy ? Tu sais, le type qui est dans les sables mouvants qui refuse l’aide des pompiers et qui dit « Je n’ai pas peur, Dieu me sauvera » ?
Héra amorce un rire. Puis s’esclaffe. Elle répète :
— « Dieu me sauvera »…
Elle sourit.
— Pourquoi n’intervenons-nous pas ? Mais, mon cher Michael Pinson, nous n’avons pas cessé d’intervenir. Et Moïse, et Jésus, et le débarquement en Normandie réussi de justesse malgré la tempête, et…
— Et ces attentats aveugles ?
— Nous en avons arrêté des centaines ! On ne voit évidemment que ceux qui aboutissent, mais les autres, tous ceux dont la bombe a explosé à la tête de ceux qui l’avaient préparé, ou encore quand le kamikaze n’a pu rentrer dans le supermarché, le dancing ou la maternelle. Crois-moi, si nous étions restés les bras ballants ce serait bien pire. N’as-tu jamais entendu parler de la centrale nucléaire que les Français ont offerte à l’Irak dans les années 80 ? Osirak. L’Irak est un producteur de pétrole, il n’avait pas besoin de l’énergie nucléaire. Si Osirak n’avait pas été détruite, je peux te dire que la Troisième Guerre mondiale de Terre 1 aurait été bien avancée.
Je me rends compte tout à coup de mon ingratitude.
Bien sûr qu’ils ont mille fois arrêté le pire. Bien sûr que ce monde aurait pu basculer dans l’ignominie. Hitler aurait pu réussir.
Elle remplit à nouveau mon assiette.
— Nous ne pouvons cependant pas transgresser la première règle : celle du libre arbitre. L’homme n’aura du mérite à réussir que s’il décide lui-même des bons choix.
— Vous ne pouvez pas l’aider davantage ?
— Qu’est-ce qu’on pourrait faire ? Amener un prophète qui dise : « À partir de maintenant on ne plaisante plus avec l’Amour. Aimez-vous les uns les autres ou… on vous casse la figure » ?
Je mange mécaniquement. Ma cuillère plonge dans la soupe orange et crémeuse.
— En outre, nous les dieux, nous nous sommes fixé une règle tacite. Le moins de miracles et de prophètes possible. Il faut que les mortels trouvent et comprennent par eux-mêmes. C’est la clé de l’évolution de l’humanité.
Je prends la télécommande des mains de la déesse.
— Puis-je regarder quelque chose de plus… « personnel » ?